Il me faut bien admettre pour commencer qu’il y a encore un an et demi à peine, j’ignorais tout de la richesse du patrimoine et de la vie culturelle chaux-de-fonnières. J’habitais alors Genève, une ville où l’on prend vite le goût de se croire au centre du monde, et d’où La Chaux-de-Fonds est généralement perçue comme une ville industrielle grise et plutôt morne, éloignée et périphérique, sinistrée de surcroît par la crise horlogère des années 70. Il a donc fallu les encouragements de quelques amis mieux informés pour nous décider ma femme et moi à prendre au sérieux la mise au concours du poste de conservateur du musée des beaux-arts de la ville, et nous encourager à faire une excursion pour le découvrir. Nous fûmes très rapidement conquis : nous découvrions un magnifique édifice art déco, conçu comme une œuvre d’art total, abritant une riche collection d’art moderne et contemporain tant suisse qu’internationale ; le musée organisait chaque année depuis bien longtemps au moins cinq expositions d’un standing régulièrement remarquable. Une annexe moderne très bien conçue avait été ajoutée au bâtiment historique, faisant du bâtiment un outil de travail idéal, susceptible d’accueillir des expositions ambitieuses. Un catalogue, fruit d’une collaboration inédite avec les départements d’histoire de l’art de toutes les universités de Suisse romande, venait de paraître, mettant en valeur les richesses méconnues des collections du musée. Son histoire singulière, depuis sa construction à l’initiative d’une Société des amis des arts vieille de près de 150 ans, et qui n’avait cessé depuis de continuer à bâtir une collection toujours orientée vers les tendances artistiques contemporaines, en faisait une institution probablement unique au monde. Bien que passé depuis vingt ans dans le giron de l’administration communale, le musée avait su conserver cette riche tradition participative, à travers les instances que représentent la commission du musée, dont les membres sont élus par le législatif de la ville, et la SAMBA, version actuelle de la vénérable Société des amis des arts, qui continuaient à infuser la vie du musée en jouant un rôle de conseil et de lien avec la société civile.

Nous découvrîmes bientôt que ce mode de fonctionnement, largement basé sur des initiatives de la société civile et sur un riche tissu associatif, était une marque de fabrique de la vie culturelle chaux-de-fonnière. Une grande partie des institutions qui font aujourd’hui l’agrément et la fierté de la ville n’étaient-elles pas nées elles aussi de l’enthousiasme et de l’engagement de particuliers ou de groupes de citoyens : outre le MBA, les musées d’horlogerie, d’histoire naturelle et paysan et artisanal, le parc du Bois du Petit-Château et son vivarium, l’ABC, le TPR ou le Club 44 à l’histoire prestigieuse ? Récemment encore, la Maison blanche, construite par un des fils les plus glorieux de la ville, ou encore le bâtiment du Manège n’avaient ils pas été sauvés par des initiatives de la société civile, parfois en opposition aux instances politiques de la ville ? Ces dernières pourtant n’étaient pas en reste, puisqu’elles avaient su se mettre à l’écoute des amoureux du patrimoine horloger et mettre en chantier l’ambitieux projet de candidature de La Chaux-de-Fonds et du Locle au patrimoine mondiale de l’UNESCO. Assurément, la population était ici attachée et fière de sa vie culturelle, dotée d’un sens de l’initiative étonnant, remarquablement ouverte sur le monde malgré son isolement géographique. Après sa prise de fonction, la nouvelle conservatrice du Musée des Beaux-arts put se rendre compte que cet attachement était aussi sensible chez ses nouveaux collaborateurs : si le musée continuait à vivre et développer ses activités (ateliers pédagogiques, etc.) malgré les contraintes budgétaires, on le devait beaucoup à l’engagement des membres du personnel, souvent prêts à s’investir dans la vie du musée bien au-delà des limites officielles de leur cahier des charges, débordants d’idées pour améliorer le fonctionnement de l’institution, et bien sûr aussi au soutien actif de la commission et de la société des amis du musée.

Cet enthousiasme et cet activisme de la société civile, sensible aussi dans l’amour répandu des habitants pour leur ville (attachement souvent teinté cependant, de manière très suisse, de scepticisme et d’incrédulité face aux témoignages d’admiration venus de l’extérieur), me paraît être un facteur important de la capacité de résilience de cette ville, durement frappée au cœur même d’une part importante de son identité par la crise horlogère des années 1970. S’il y a bien quelque chose d’à la fois fragile et d’essentiel pour l’avenir de La Chaux-de-Fonds, cela me paraît être cet esprit particulier, cette ouverture, cette curiosité et ce goût de prendre soi-même les choses en main, dans le souci du bien commun. J’y verrais bien pour ma part le « génie du lieu ».

C’est en cela que les projets du Conseil communal me paraissent dangereux et en totale contradiction avec la dynamique réelle de la culture à La Chaux-de-Fonds. Une des choses qui m’ont blessé, c’est la défiance incompréhensible manifestée par les autorités à l’encontre des conservateurs. Il est bien clair qu’il y a matière à amélioration dans le fonctionnement des institutions muséales, en terme de communication, de mise en commun de matériel et de compétences professionnelles et même, comme cela a déjà eu lieu par le passé (exposition Point(s) d'eau, manifestations Art nouveau) de programmation, malgré les différences évidentes entre ces institutions, tant par leurs centres d’intérêt que par le public qu’ils attirent. Mais faut-il pour cela que ces améliorations soient imposées brutalement d’en haut, sans concertation aucune avec les milieux directement concernés, et à contre-courant de toutes les pratiques qui ont fait le succès de ces institutions par le passé ? Car si le rapport ne cesse de parler de « dysfonctionnements » dans la marche habituelle des musées, il peine manifestement à en pointer de flagrants. Je trouve au contraire plutôt miraculeux que ces musées fonctionnent encore si bien malgré le manque de moyen et l’isolement géographique ; et leur carte à jouer me semble précisément être leur autonomie, la souplesse que leur permet leur dimension à taille humaine, leur capacité à compenser le manque de moyens par les idées et la possibilité de réagir rapidement aux événements, sans le poids de la bureaucratie malheureusement trop souvent inévitable dans une structure plus importante.

Les récriminations du rapport du Conseil communal me semblent ressortir en grande partie à des questions d’ego et de froissements d’amour propre, ainsi qu’à beaucoup de préjugés et de non-dits. Une partie de cette animosité et de ces blessures narcissiques me semble inévitable dans une démocratie bien vivante ; le seul moyen de les atténuer me paraît être de créer un climat de débat ouvert et serein, où on laisse s’exprimer sans a priori les opinions et les propositions de tout un chacun avant de les évaluer et de procéder à un arbitrage indispensable. Ce n’est hélas pas la voie qu’a choisie jusqu’ici le Conseil communal en déléguant l’analyse de la situation à une personne unique qui n’a pas brillé, il faut bien l’admettre, par ses capacités relationnelles, et en préparant son rapport dans le plus grand secret, avec pour conséquence d’user les nerfs des conservateurs, des membres des commissions et du personnel des musées qui l’attendent fébrilement depuis fin mars. Il est dès lors bien compréhensible qu’ils aient de la peine à prendre pour argent comptant de belles déclarations d’intention et des appels généreux au dialogue qui suivent de près la publication d’un rapport hargneux et péremptoire, au demeurant bien creux et contradictoire, et qui leur a été communiqué pour la plupart le jour même de sa révélation à la presse. Après s’être vu refuser toute consultation interne digne de ce nom, les acteurs concernés n’avaient guère d’autre choix que de porter le débat sur la place publique.

Malgré ce gâchis colossal, je ne perds pas espoir que les blessures puissent se soigner et la réforme des musées bénéficier de cette grande mise à plat. Après la grande lessive, je mets tout mon espoir dans le bon sens du Conseil communal et dans son aptitude à reconnaître, au moins en conscience ou à demi-mot, les erreurs passées. S’ils savent tirer les leçons de la crise actuelle et se mettre véritablement à l’écoute de leurs administrés, je ne doute pas qu’une vraie concertation pourra encore se mettre en place, profitable à tous, et qu’on saura remiser pour y parvenir l’amertume et les sarcasmes du jour.


Gabriel Umstätter